La Passerelle 

La Passerelle et autres histoires...

 

Quand j’étais enfant, mon père me racontait souvent l’histoire de la passerelle derrière la gare. Il terminait toujours son récit en me disant « Ce jour-là, ce n’était pas encore le jour de ma mort! » 

 

Mon père et mon grand-père Eugen, réfugiés juifs allemands,  sont arrivés en Dordogne en 1942. Mon père avait 23 ans. La Dordogne était une douce  terre d’accueil, mais, à l’époque,  il ne faisait pas bon être juif. Un jour, alors qu’ils traversaient l’étroite passerelle en béton suspendue derrière la gare de Périgueux, ils virent s’engager cinq soldats allemands, face à eux. Mon père et mon grand-père étaient pratiquement arrivés à l’autre extrémité du passage étroit qui surplombait les voies ferrées.  Ils n’avaient  aucune  possibilité de reculer afin de les éviter. Il leur fallait aller de l’avant.  Arrivés à leur hauteur,  ils se poussèrent contre la rambarde, pour les laisser passer. L’un d’entre eux,  un imposant officier  qui ouvrait la marche, s’est alors retourné vers mon grand-père pour l’interpeller  en allemand : « Eugen ! Qu’est ce que tu fais ici ? » L’homme en uniforme était l’un des anciens employés de l’entreprise que mon grand-père avait été obligé d’abandonner aux mains des nazis, en Allemagne . «  Je ne t’ai pas vu, on ne se connaît pas !» lui dit l’officier, continuant sa route.  Ce jour-là, mon grand-père et mon père échappèrent à l’arrestation et  à la déportation. Mon  grand-père fut assassiné plus tard,  en 1944, par la terrible division Brehmer, à Excideuil  où il s’était réfugié.

 

Cette histoire s’est passée sur la partie de la passerelle qui a été détruite en avril 2019 pour construire une nouvelle gare routière. La nuit où on a séparé les deux parties du pont, j’étais avec l’équipe qui sciait les blocs de béton. Le lendemain, les camions ont emporté les tas de gravats.  

 

Ces dernières années, j’ai régulièrement photographié cet endroit, sous différentes lumières, de différents points de vue. J’ai eu envie de vous présenter quelques-uns de ces instants, à différentes étapes, certaines de mes rencontres, celles du cirque, du spectacle, de la musique ou tout simplement quelques histoires d’amitiés. J’ai toujours eu l’impression que je traversais la vie sur une passerelle, un passage fragile, entre la terre et le ciel.

 

Patrick Ochs – 15 février 2020

© 2019 par Patrick Ochs  Photgraphie.

 

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